Depuis le 1er février 2026, les 2050 infirmières de l’association Asalée ne touchent plus de salaire. La caisse d’assurance maladie a suspendu ses financements car elle lui reproche de ne pas avoir appliqué des préconisations de l'Inspection générale des affaires sociales. Dans les Hauts-de France, 79 infirmières se retrouvent dans une situation intenable.
Hélène et ses collègues infirmières y croyaient dur comme fer. Un système qui répond à la crise des soins primaires, des soignants qui complètent les consultations des médecins, débordés, un dispositif qui permet de prendre le temps avec les patients. Un partenariat gagnant, d’après ces infirmières qui, pour la plupart, ont souhaité quitter les structures hospitalières pour se consacrer pleinement à leurs patients dans le cadre de l'association Asalée (Action de santé libérale en équipe) et à leurs activités libérales.
En 2024, Hélène De Oliveira, infirmière salariée d’Asalée dans la Somme, nous présentait ses missions de conseil et d’orientation des patients que les médecins n’ont plus le temps d’assurer. Formées à l’éducation thérapeutique, ces infirmières prennent en charge des patients atteints de pathologies chroniques, de diabètes, de problèmes cardio-vasculaires. Elles les accompagnent également dans le sevrage tabagique et la perte de poids. Des consultations variées pour une prise en charge globale et personnalisée.
2050 infirmières et infirmiers répartis, dans toute la France, salariées de l’association, travaillent en partenariat avec 9 500 médecins généralistes référents pour qui ils sont un relais des soins et de la prévention. Pour son fonctionnement, la Caisse d’assurance maladie verse chaque année 104 millions d’euros à l’association.
Un modèle de santé en danger
Mais, depuis quelques années, rien ne va plus pour Asalée. Déjà, en 2021, l’association est privée de ses fonds propres, ce qui occasionne des retards dans le paiement des salaires. En 2022, la Caisse primaire d’Assurance maladie met fin à sa convention et stoppe ainsi le développement de la structure. En juin 2025, à la demande Catherine Vautrin, ministre de la Santé de l’époque, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) procède au contrôle d’Asalée. Sans remettre en cause la pertinence du dispositif d’éducation thérapeutique, l’IGAS "pointe de multiples dysfonctionnements en termes d’organisation et de pilotage. De nombreuses irrégularités ont également été constatées, tant en ce qui concerne la mise en œuvre des conventions conclues avec l’assurance maladie que du droit des associations, du travail et de la commande publique. La mission a, enfin, relevé que le contrôle exercé par les autorités administratives sur la gestion de ce dispositif a été parfois hésitant, voire incohérent."
En décembre 2025, six mois plus tard, la Caisse nationale d’assurance maladie suspend son financement à l’association et plus aucun soignant ne touche de salaire dès le 1er février 2026.
Nous produisons 10 % d’économie en santé grâce à la prévention, soit 45 milliards d’euros à l’Assurance maladie.
Margot Bayart, présidente de l'association Asalée
Pourtant, d’après la présidente de l’association, Margot Bayart, tout a été fait dans les règles de l’art. "La Caisse nationale d'assurance maladie (Cnam) nous reproche une absence de pilotage financier alors que nous avons toujours fait des bilans prévisionnels que nous leur avons présentés et pour lesquels nous n’avons jamais eu de réponse. Nous produisons 10 % d’économie en santé grâce à la prévention, soit 45 milliards d’euros à l’Assurance maladie."
Autre accusation : la non-publication des comptes. "C’est le cœur du problème. En 2021, on nous a imposé un comité de surveillance. C'est un acte d’ingérence. Mais jamais ce comité n’a approuvé nos comptes puisqu'il ne s’est jamais réuni et maintenant, on nous reproche de ne pas les avoir publiés. C’est une inversion accusatoire", explique la présidente d’Asalée, également médecin généraliste. Par ailleurs, l'association se voit reprocher le non-respect des règles du marché public, lors d'un appel d’offres en décembre 2022. "C'est totalement faux", s'insurge la présidente d'Asalée. "Nous avons organisé cet appel d’offres pour les prestataires en un temps record, soit 10 jours, après l'injonction de la Cnam. Nous avons refusé une offre groupée qui était sans rapport avec nos besoins et excessivement coûteuse et avons choisi celle qui correspondait le mieux à notre demande."
"On fait gagner des millions à la sécu et ils nous bloquent les financements ?"
Les infirmiers et infirmières d’Asalée sont vent debout contre cette décision de la Cnam, jugées "abrupte et injuste". Sophie Outurquin, infirmière libérale à Friaucourt, dans la Somme et infirmière salariée Azalée à Ault, s’inquiète pour ses patients. Malgré sa perte de salaire, soit 1 700 euros de moins par mois, elle continue à organiser ses consultations. "J’organise des marches, des ateliers de remise en mouvement et des ateliers pour la mémoire. La plupart de mes patients sont seuls. Ils ont du diabète, des troubles cognitifs et souffrent de dépressions. Toutes les infirmières d’Asalée sont spécialisées dans l’éducation thérapeutique pour redonner un équilibre de vie à nos patients. Grâce à ces consultations, des patients n’ont plus besoin de traitement, contre le cholestérol par exemple et ils retrouvent un lien social grâce aux activités. On fait gagner des millions à la sécu et ils nous bloquent les financements ?", s’interroge l’infirmière.
Je continue mon activité parce que je travaille avec des humains et que j’ai une responsabilité mais je travaille à perte.
Hélène De Oliveira, infirmière salariée d'Asalée
Hélène De Oliveira a pris rendez-vous avec sa banque pour suspendre son crédit immobilier. "Cette situation est invivable. C’est l’angoisse. Comme la plupart de les collègues d’Asalée, je continue mon activité parce que je travaille avec des humains et que j’ai une responsabilité mais je travaille à perte. Je sais que certaines infirmières se privent de manger pour continuer à mettre du carburant dans leur voiture", témoigne-t-elle.
Toutes les infirmières que nous avons contactées ont décidé de poursuivre leur activité malgré la perte de salaire. "Je continue d’aller sur le terrain avec le sourire malgré le fait que je ne sois pas payée, ma famille le subit", témoigne Pauline, infirmière Asalée depuis sept ans à Ailly-sur-Noye, dans la Somme.
Nous continuons parce que nous croyons profondément à notre mission. Mais il arrive un moment où il faut aussi entendre ceux qui tiennent encore le système debout
Infirmière salariée d'Asalée
Mais elles se sentent abandonnées. "Pour la première fois en 24 ans de carrière en tant qu’infirmière diplômée d’État, j’ai pu exercer mon métier comme je l’ai toujours envisagé : en prenant le temps nécessaire avec chaque patient, en construisant avec eux un véritable plan de soins personnalisé, et en les accompagnant dans leur globalité. Cette situation est profondément injuste, tant pour les professionnels engagés que pour les patients que nous accompagnons au quotidien", se désole une autre infirmière, salariée Asalée depuis un an.
"J’ai toujours choisi ce métier pour une raison simple : prendre soin des autres. Écouter, accompagner, soutenir des patients souvent fragiles, parfois seuls, et essayer de leur redonner un peu de souffle dans leur vie. Mais aujourd’hui, je dois poser une question simple : qui prend soin des soignants ? Derrière chaque soignant, il y a une famille, des enfants. Nous continuons parce que nous croyons profondément à notre mission. Mais il arrive un moment où il faut aussi entendre ceux qui tiennent encore le système debout", exprime cette soignante, infirmière depuis 17 ans.
"Une stratégie d'asphyxie"
D’après l’association, la Cnam n’a pas seulement cessé de soutenir Asalée, elle participerait aussi à "une stratégie d’asphyxie". Elle affirme qu’après avoir accusé l’association de divers manquements, la Cnam utiliserait ces accusations pour justifier l’arrêt du financement, tout en préparant un modèle de remplacement. "Le scandale c’est qu’une coalition d’acteurs politiques et juridiques veut rentabiliser les soins primaires. C’est l’entrée de la financiarisation dans les soins primaires, comme ce qui s’est produit dans les Epahd, dans la radiologie et dans les cliniques privées. Progressivement, dans toutes ces structures, il y a un processus de fusion acquisition pour récupérer les actifs. C’est exactement ce qui se passe pour Asalée. Ils prévoient de couler l’association pour s’en servir. Derrière tout ça il y a des repreneurs potentiels. C’est un vrai business de la santé qui se met en place. C’est la fin de la sécurité sociale solidaire", explique Margot Bayart, qui se veut lanceuse d’alerte.
Contactée, la Caisse primaire d'assurance maladie de la Somme, rejette "toute forme d'intention cachée, sous forme de recherche d'économie, notamment", assure Marie-Gabrielle Dubreuil, directrice de la Cpam. "Quand on apporte 100 millions d'euros par an, nous devons garantir que ce financement soit utilisé à bon escient et dans la conformité des règles."
L’association a déposé deux référés au tribunal des activités économiques pour demander le versement des financements de la Cnam, mais elle n’a pas reçu de réponse, à ce jour, nous assure sa présidente, qui a également déposé une déclaration de cessation de paiements. Une audience est prévue le 27 mars prochain et l’association pourrait être placée en redressement judiciaire et ainsi, le régime de garantie des salaires pourrait être appliqué.
Depuis la mi-mars, la présidente d'Asalée dit subir pressions, intimidations et harcèlement mais elle affirme qu'elle ne laissera pas tomber son combat. "Nous fonctionnons avec un modèle social que nous avons mis en place nous-mêmes. S’il le faut, on refera Asalée. On sera plus forts. Ils ne vont pas réussir. On continuera au nom des patients, au nom des soignants", affirme Margot Bayart.
Des salariés d'Asalée ont publié une pétition en ligne qui a déjà recueilli plus de 18 000 signatures.